Partager l'article ! A l'attention de Michel Evrard-Thøelen concernant son épouse CAROLE DEKEIJSER (1) Par : Monsieur Alberto Barrera y Vidal : Docteur en philosophie... ...
Par : Monsieur Alberto Barrera y Vidal : Docteur en philosophie ("dr.phil."), de l'Université de Francfort/Main, docteur en philologie romane de l'Université de Giessen (Habilitation), Professeur émérite de l'Université de Liège.
Mon cher Michel,
Nous voici donc ici, dans cette église de Celles, rassemblés autour de Carole, de ta Carole, l’épouse que tu as tant aimée, pendant vos 28 années de vie commune et au-delà, au cours desquelles vous avez admirablement illustré cette magnifique phrase de Saint Augustin, théologien romain d'origine berbère, qui disait : « La mesure de l'Amour, c'est d'aimer sans mesure. »
Cher Michel, quoi te dire en ces circonstances qui ne soit terriblement banal ? Nous savons bien que la mort est une expérience universelle - personne n’en est dispensé, que l’on soit croyant ou non - et qu’elle est douloureuse, lorsqu’elle signifie la séparation d’avec l’être aimé. Une expérience universelle, certes, mais qui est toujours vécue de façon singulière …
Permets-moi de ne pas t‘en dire plus à propos de la mort, qui n’est que trop présente ici et aujourd’hui, mais comme je m’inscris dans la tradition judéo-chrétienne, je voudrais te rappeler cette si belle phrase du Chir ha Chirim ou Cantique des Cantiques :
« L’amour est fort comme la mort. »
Oui, même les incroyants savent bien que les êtres aimés ne meurent pas totalement, puisqu’ils continuent à vivre dans nos cœurs. Mais pour celui qui croit ou, comme le disait Carole, « celui qui sait », il y a plus, bien plus, dans ce verset.
Carole est partie, certes, mais elle nous laisse une œuvre, hélas inachevée, tronquée. Cette œuvre artistique, c’est grâce à toi, cher Michel, que Carole a pu s’y consacrer entièrement ; tu as tout sacrifié, temps, carrière, argent, voyages, à ce grand projet à travers lequel ta chère épouse a pu se réaliser. C’est que comme nous le rappelle un autre cantique, mais moderne, qui reprend une phrase attribuée à Sainte Thérèse de Lisieux : « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même. » Grâce au miracle de votre amour, parler de Carole, c’est aussi parler de toi, cher Michel, car vous avez été – que dis-je ?- vous êtes toujours, au-delà de la mort, un couple fusionnel.
Cette œuvre est donc également- et de plein droit- la tienne.
Une œuvre remplie d’étonnantes fulgurances. Lors de la belle exposition organisée par Maître Michel Bribosia à la Société littéraire de Huy, j’ai eu le privilège non seulement d’entendre Carole nous parler de sa peinture, mais aussi de contempler quelques-uns de ses chefs d’œuvre – le mot n’est pas trop fort-. D’aucuns ont donné à Carole le titre de peintre – philosophe ; quant à moi, j’ajouterai qu’elle m’apparaît comme une extraordinaire créatrice de beauté, et comme l’écrit si bien François Cheng dans Cinq méditations sur la beauté, « sans la beauté notre existence ne vaudrait guère la peine d’être vécue. »
Mais cette œuvre picturale n’est pas seulement belle, elle est aussi hautement signifiante. Par son style raffiné et son dessin d’une suprême élégance, elle ouvre en effet le cœur et l’esprit à de nouveaux territoires. Comme en écho à l’énigmatique phrase du grand écrivain russe Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde », Carole nous laisse en héritage une œuvre lumineuse, dans laquelle, peignant les objets et les êtres, mais aussi des formes abstraites, elle transcende constamment le visible pour aller de l’autre côté du miroir, du côté de l’invisible, de l’ineffable, de ce qui ne peut pas s’exprimer par de simples mots. Souvenons-nous à ce propos du philosophe Vladimir Jankélévitch, qui avait conçu une esthétique de l'ineffable, en montrant la nature ineffable des choses essentielles de la vie (et pour la vie) que sont l'amour, la beauté, la poésie, la musique. Et j’ajouterai : la peinture.
C’est par la grâce de son pinceau que Carole semble nous dire aujourd’hui, un peu à la façon du petit renard lorsqu’il s’adresse au Petit Prince : « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux » (Antoine de Saint-Exupéry). J’espère avoir un jour l’occasion de m’étendre davantage sur ce qui m’apparaît plus que jamais comme le véritable Testament spirituel de Carole. Je le lui ai promis et je tiendrai parole, si Dieu me prête vie.
Permets-moi encore d’évoquer un événement inouï dont tu as fait part à tes amis. Et là aussi, c’est toi, l’époux fidèle et aimant, qui as permis à Carole de poser cet ultime geste, celui de son baptême.
Nous savons bien que jusqu’au bout, Carole a lutté farouchement contre la maladie. Mais le 28 avril dernier, alors qu’elle prenait conscience de l’issue inéluctable qui s’annonçait déjà, elle t’a demandé, comme tu l’as dit toi-même, « librement et sans nul sentiment de crainte », de la baptiser et toi, sachant que tout baptisé peut, dans des circonstances exceptionnelles, donner le baptême, tu as accédé à sa demande. Par ce geste plein de symboles, posé à deux, vous avez en quelque sorte renforcé encore le lien profond qui déjà vous unissait.
Au risque d’en choquer plus d’un, je dirai que Carole savait parfaitement que le baptême n’est pas un ticket d’entrée au Paradis, car ce serait là de la magie ou de la superstition. Il s’agit au contraire d’un acte qui a valeur de signe, un signe fort qui aujourd’hui prend toute sa signification, ou plutôt toute sa signifiance.
Tu nous as rappelé que ce baptême s’est déroulé « selon le rite des premiers chrétiens ». Or, baptiser, c’est étymologiquement plonger dans l'eau et d’une certaine façon, cela veut dire mourir ; comme le rappelle Saint Paul aux Ephésiens (4, 20-25), « … il faut […] dépouiller le vieil homme […] pour vous renouveler par une transformation spirituelle de votre jugement et revêtir l’Homme nouveau, qui a été créé selon Dieu, dans la justice et la sainteté de la vérité ». Le vieil homme en nous (« le vieil Adam ») doit en effet mourir d’abord pour qu’il puisse y avoir renouveau (« le nouvel Adam »).
Ce faisant, le baptême s’inscrit dans la tradition juive du miqvé ou bain rituel, en nous rappelant que l’eau lave et purifie, et c’est ainsi que le baptisé, lavé de tout ce qui l’éloigne de son Créateur, peut accéder à une vie nouvelle, ce qui se traduit symboliquement lorsqu’il émerge de l’eau de son baptême.
Le baptême devient alors le signe visible de la nouvelle vie à laquelle le croyant accède. Le baptisé est littéralement ressuscité, c'est-à-dire qu'il est suscité une seconde fois à la vie. Ainsi, au travers de l’eau du baptême, le croyant passe symboliquement de la mort à la vie.
Avant de nous quitter, Carole a donc voulu nous donner ce dernier signe, celui de son propre baptême, reçu de la main de son cher époux. Et son message est clair, évident, lumineux : « Non pas la mort, mais la vie. »
Mais je me dois de conclure, très cher Michel.
Carole, qui par le pinceau, la pensée et l’intuition, avait entr’ouvert tant de passages vers l’ineffable, est passée désormais de l’autre côté du miroir, où pour les croyants elle peut contempler ce monde de lumière qui est celui de Dieu. Par son œuvre et par son baptême, elle nous a laissé un ultime message, à la façon des ultimes paroles de Saint Augustin, déjà cité, qui, au moment de mourir, le 28 août 430 dans sa ville épiscopale d’Hippone assiégée par les Vandales, disait à ses amis :
« Vous qui m’avez aimé, ne regardez pas ma vie qui s’achève, mais songez plutôt à celle qui pour moi commence. »
Alberto BARRERA y VIDAL, le 10 mai 2008.
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